À chacun son courage
Rester… ou partir ?
Il y a des mots que l’on partage facilement, et d’autres que l’on garde un peu pour soi.
Ce sont souvent ces mots-là qui voyagent le plus loin. Comme ceux de mon fils, qui ont ouvert un déplacement intérieur inattendu.
Ce texte est né sur la route… mais il ne parle pas de lieux. Il parle d’un voyage intérieur.
Le miroir de mon fils
Mon fils, 6 ans, me dit :
« Mais pourquoi il faut que tout soit parfait ? On ne peut pas juste être naturels ? On vit ici. C’est normal qu’il y ait des affaires. Pourquoi tout doit être rangé, nickel, quand des gens arrivent ? »
Silence.
Une permission d’habiter un lieu, de respirer, d’être imparfaite.
D’exister.
Ses questions ont ouvert quelque chose en moi. Cette lucidité me fait un effet miroir.
Je me mets la pression seule. Je range pour quelqu’un d’invisible. Toujours là. À observer. À juger.
Et ce qui est frappant, c’est que ce n’est pas seulement dans cette maison : c’est dans tous les endroits où je vais.
Même dans un camping ou chez des amis, je me fais petite, je range, je m’excuse silencieusement d’exister.
Le bonheur simple
La dernière fois, je vous parlais de mon bonheur d’être ici, en Péloponnèse, dans l’éco-ferme d’Anna, dans le cadre du bénévolat Workaway.
Trois semaines ici, à cueillir oranges, citrons et pamplemousses. Entre mer, montagnes et balades à vélo.
Tout nous réjouit. Tout nous va. Ce n’est pas là que cela se joue.
C’est ici, dans ce lieu calme, que s’éclairent mes automatismes.
Nous sommes dans une maison offerte par Anna, gracieusement, que nous n’avons ni louée, ni demandée, ni cherchée.
Elle a vendu sa propriété et les futurs acquéreurs viennent visiter avant la signature.
Je ne savais pas quand exactement, mais je savais qu’ils allaient passer.
Alors j’anticipe. Je range tout le temps, avec cette tension familière : il faut que ce soit parfait. Comme si notre présence devait être effacée.
Ironie du sort : lors de la visite des futurs acquéreurs, eux aussi se faisaient tout petits dans le logement, ne voulant pas nous gêner. Situation drôle. Moi qui m’inquiète de gêner… eux aussi.
Le vrai courage
Alors oui, un matin, mon fils s’énerve gentiment :
« Mais pourquoi il faut que tout soit parfait ? On ne peut pas juste être naturels ? »
Je reste debout dans le couloir, il ne me voit pas.
Je me laisse traverser par cette lucidité. Je ne réponds rien. Il a tellement raison.
Tout ce que j’ai appris à faire jusque-là — partir vers l’inconnu — me semble facile. Naturel.
Mais rester ici, jour après jour, avec les mêmes gens…
Voilà mon vrai courage.
Partir quand cela va mal, c’est une évidence…
Mais quand tout va bien, rester me bouscule.
Alors le voyage : une fuite, ou simplement une manière de respirer ?
Aujourd’hui, je sens que le vrai déplacement n’est plus géographique. Il est intérieur.
S’arrêter, malgré la crainte que le monde continue de tourner sans moi.
Il y a ceux qui ont le courage de tout quitter, d’aller vers ce qui les fait vibrer, aspirés par leurs rêves.
Et il y a ceux qui restent.
« Quel courage ! » voilà ce que l’on me dit souvent.
De tout ce que j’ai mis en place pour voyager.
Moi, je cherche simplement comment rester.
À chacun son courage.
Habiter pleinement
Quand j’arrive dans un lieu inconnu, j’aime prendre mes marques.
Faire les mêmes chemins à vélo, reconnaître les visages, les voisins, jusqu’à ce que cela devienne un « chez nous ». Même ici, dans ce village, en Grèce.
Et parfois je me demande si cette douceur est si facile, parce que je sais que je partirai.
Peut-être que mon nomadisme m’a appris à ne rien posséder… parce que j’ai longtemps eu peur de mériter ma place.
J’ai toujours senti cette illégitimité à vivre, à m’ancrer. Je la compensais par le silence, l’ordre, l’effacement.
Et puis, j’ai un rapport très binaire à la tâche : on me demande quelque chose, je le fais.
Jusqu’au bout. Jusqu’au dernier citron, tout en haut de l’arbre. Quitte à m’écorcher les bras. Cette clarté m’apaise. Elle repose ma tête.
Mais je vois aussi ce que mon fils observe : cette façon de croire qu’il faut toujours faire plus, mieux, parfaitement, pour avoir le droit d’être là.
Car la lucidité de mon fils résonne plus fort encore : lui, il ne fait pas ça, ou en tout cas il ne veut pas cela.
Il vit simplement. Il habite pleinement. Il ne s’excuse pas d’exister. Il prend son espace. Naturellement.
Il respire, il laisse des traces, il est là. Et c’est tout ce que je lui souhaite.
Qu’il garde donc cette liberté, cette légèreté, cette confiance naturelle en sa présence.
Apprendre à rester
Mon bénévolat touche à sa fin. J’ai ramassé des oranges, des citrons. Bientôt fini la récolte des pamplemousses. J’ai donné ce que j’avais à donner.
Et Anna me dit :
« Tu peux rester autant de temps que tu veux. »
Elle offre tout cela sans contrepartie. Et là, tout se crispe. Comment accepter ? Comment rester si je ne “fais” plus rien ?
Personne ne me demande de disparaître.
Personne ne me demande d’être parfaite.
Personne ne me demande de partir.
Et pourtant… je continue à le croire.
C’est intérieur, ancien, profond : ce mouvement pour gagner le droit d’exister.
Ce que j’enseigne à mon fils :
« Dans tes apprentissages et tes jeux, fais à ton rythme. Fais ce qui t’enthousiasme. J’ai confiance. Je t’aime tel que tu es. »
Mais quel exemple je donne ?
Alors je change pour transmettre autre chose : une vie où l’amour, l’accueil et la présence n’ont pas besoin d’être mérités.
Quand je viens ici, chez quelqu’un, je goûte un peu de sa vie, je m’imprègne de sa constance.
Moi, je n’aime pas rester longtemps sur un chemin droit et linéaire. Je préfère les virages.
Mon apprentissage, aujourd’hui, ce n’est pas de partir plus loin, ni de faire plus, ni de donner davantage. C’est de rester. Habiter le lieu.
Habiter ma vie.
La joie du quotidien
Entre ski sur une petite station ensoleillée et ateliers gym, dessin au village, chaque instant est joyeux, simple et pleinement vécu.
À chacun son courage.
Le mien, en ce moment, c’est celui de rester. Simplement.



